Quelle est l’histoire de Resistenze al nanomondo (résistance au nanomonde)?
Depuis plus de vingt ans, nous suivons l’évolution des techno-sciences et leurs conséquences sur la société et sur le vivant. Nous utilisons ce nom de Resistenze al nanomondodepuis une dizaine d’années. À l’origine, nous avons mené une grande campagne contre le développement des nanotechnologies. Elles étaient alors encore peu connues, voire inconnue, de la plupart. Cette campagne a abouti à notre arrestation pour tentative de sabotage à l’explosif des installations de l’un des principaux centres mondiaux de recherche en nanotechnologie de la multinationale IBM, en Suisse. Ce centre était alors encore en construction. Les propos du directeur du centre ont été significatifs : il distinguait une nanotechnologie dangereuse d’une nanotechnologie positive sans risques visant uniquement la miniaturisation des puces. Évidemment, cette rhétorique ne peut que faire penser à celle du nucléaire, par exemple « le nucléaire civil n’est pas militaire ». Cela vise à affaiblir toute résistance. Vous qui êtes en France, vous savez bien quel armement nucléaire a été mis en place en prétextant un usage civil de la prolifération atomique.
Mais notre travail d’analyse critique du monde techno-scientifique remonte à de nombreuses années auparavant. Il est intimement lié à la pensée écologique. Elle a été notre véritable école de formation, celle sur laquelle nous avons commencé à bâtir une pensée qui soit en capacité d’aller au fond des choses des multiples crises contemporaine La crise à partir de laquel l’effondrement en cours découle est pour nous la crise écologique. Au cours de nos recherches, nous sommes passés par différents courants de critique anti-système comme l’écologie profonde, le primitivisme, l’antispécisme, l’anarchisme vert et bien d’autres. Nous ne nous sommes jamais fixés. Notre pensée critique se devait aller plus loin. Au cours de cette recherche, nous avons toujours pensé qu’il était non seulement nécessaire, mais fondamental, de construire des actions résistances concrètes au monde technologique. Il ne suffit pas d’être des penseurs lucides lorsque les chimères transgéniques se répandent dans la nature, la transformant pour toujours. Nous devons empêcher cela. Lutter contre le génie génétique et les techno-sciences et leurs développements irréversibles et mortels, c’est aller de l’avant.
Au début des années 2000, nous avons initié la mobilisation contre les OGM dans une solitude totale. Les écologistes trouvaient certains de nos contenus trop radicaux, les anarchistes trop partiaux et la gauche les ignorait, ou les désignait comme ambigus en raison d’un prétendu manque d’analyse de classes. Notre principale référence à cette époque était la Confédération Parisienne, puis ses exilés et l’analyse pleine d’acuité de Pièces et Main d’Oeuvre.
Une nouvelle prise de conscience écologique, non seulement en Italie mais aussi au niveau international, s’est développée avec la naissance du mouvement anti-mondialisation. Une pensée très théorique, certes avec beaucoup de bonnes intentions, mais débouchant sur très peu d’actions concrètes comme de mobilisations. Bien que l’aspect écologique ne soit plus marginalisé, la tendance est à rester confiants dans la possibilité d’améliorer et de diriger ce développement. Ce dernier est pourtant est par essence écologiquement suicidaire et destructeur de la liberté.
Grâce à une rédaction plus étoffée, nous avons créé un journal titré Terra Selvaggia (Terre Sauvage). Son successeur est notre journal actuel : L’Urlo della terra. « Le Cri de la Terre » car maintenant c’est le cri d’une planète mourante et à laquelle nous devons rendre des comptes, nous et quiconque en est responsable.
En France, le candidat à l’élection présidentielle des Verts avait le slogan « PMA pour tous » en tête de son programme. Les Verts sont ici à la pointe de la marchandisation de la reproduction. Est-ce la même chose en Italie?
En Italie, le Parti démocrate (PD), la gauche et le mouvement LGBT * QIAP + soutiennent), à de rares exceptions près, revendique la location d’utérus et la procréation médicalement assistée (PMA). Tous travestissent ces procédés grâce la rhétorique de la liberté et autodétermination. Ils font pression pour une créer une réglementation de la « gestation pour les autres (GPA) non commerciale ». Une novlangue qui dissimule l’exploitation du corps de la femme et l’achat et la vente d’enfants car même pour le GPA « non commerciale » il est prévu une compensation. Le mouvement LGBT * QIAP + revendique également la « PMA pour tous et tous »
Les voix opposées à la location de l’utérus (GPA), aux « travailleurs du sexe », à l’effacement de la femme, à la suppression de la base charnelle des corps, sont continuellement accusées de réactionnaires, fascistes, d’homophobie et de transphobie. Mais en Italie, le débat féministe ne s’est enflammé qu’autour de la question de la GPA. Il a du mal à prendre sur la celle de la PMA et dans un sens plus large contre toute reproduction artificielle de l’humain. Ces pratiques sont comprises avec peine comme s’inscrivant dans les processus et direction plus larges et du système techno-scientifique et transhumaniste. Si des critiques partielles et limitées sur certains aspects peuvent être comprises, une position favorable à la technique d’insémination intra-utérine, et plus généralement favorable à toutes les techniques, perdure.
Pourtant ceux qui ne veulent pas prendre une position contraire à toute reproduction artificielle de l’humain, en continuant à revendiquer uniquement l’abolition universelle de la GPA, ne doivent pas être naïf : il est évident que les cliniques pratiquant la PMA ne pourraient pas exister seulement pour réaliser la technique de base de l’insémination artificielle. C’est comme si vous ne vouliez pas comprendre ici de multiples plans, complémentaires, qui se croisent et sont indissociables : l’augmentation de l’infertilité, l’élévation de l’âge auquel une femme veut tomber enceinte, le business de la reproduction, le besoin de gamètes pour la recherche et, dernier mais principal facteur, la pente et l’encouragement vers la reproduction artificielle. Il suffit de suivre les ouvertures progressives des législations nationales des différents pays européens pour observer que, des couples avec des problèmes d’infertilité aux couples fertiles avec des problèmes de maladies génétiques transmissibles, la PMA s’étend pas à pas à tout le monde. Suivant la logique de la reproduction artificielle, l’embryon devient un produit et ce qui est un produit peut être soumis à toute expérimentation. Il doit être exempt de défauts et le meilleur possible. La PMA représente le cheval de Troie du transhumanisme car il ouvre la voie à la possibilité de la reproduction artificielle pour tous. La conséquence logique est précisément celle de l’amélioration continuelle du produit. Dans ce contexte, toute critique seulement partielle de la reproduction artificielle est utilisée par les comités de bioéthique. En effet, elle sert à ouvrir la voie de la biotechnologie de la reproduction et a créer un environnement dans lequel la reproduction artificielle deviendra le moyen normal de venir au monde. Ce n’est peut-être pas un hasard si la loi de relance en Italie au milieu de l’urgence Covid-19 a prévu un prêt de millions d’euros aux associations LGBT.
Plus généralement, la gauche est terrorisée par l’idée de passer pour réactionnaire en critiquant le capitalisme-libéralisme appliqué à la culture, au techno-scientisme. Comment expliquer ce paradoxe?
Nous pensons que nous sommes déjà au-delà de cette question. La quasi-totalité de la gauche n’est plus terrifiée à l’idée passer pour réactionnaire. Ce paradoxe n’existe plus parce que ce libéral cyborg gauche a totalement intériorisé les logiques néolibérales et transhumanistes. Il les promeut activement et dénonce comment réactionnaires ceux qui critiquent le système techno-scientifique. Ceux de gauche qui, en revanche, sont terrifiés à l’idée d’être critiqués comme réactionnaires, anti-vaccin, « théoriciens du complot », « négationnistes », font simplement des calculs pour savoir où il est plus profitable de s’exposer avec la peur constante de perdre en crédibilité. Ainsi, ils privilégient la prudence, ne parlant que de GPA et non de PMA, ou en n’évoquant que le soutien au développement des techniques de génie génétique appliquées au domaine médical. Ils rejettent donc en rien ce monde fait de recherche, de laboratoires et d’une façon d’envisager la vie conçue par les ingénieurs. Ils partagent donc l’application de suivi des coronavirus. Ils estiment qu’elle devrait être obligatoire comme les vaccins. Une position également exprimée par le sociologue Zuboff mettant en avant le contrôle des données par les entreprises numériques comme le seul problème, un contrôle qui devrait être entre les mains de l’État. Tout comme le récit dominant autour du coronavirus est encouragé, soutenu, et promu. Un aveuglement qui ne peut à nouveau être confondu avec la naïveté, mais qui doit être compris comme un positionnement délibéré, lié à des calculs de diverses natures, ou de pleine adhésion à la société cybernétique et transhumaniste. Il est maintenant clair de ce que la gauche entend par un changement de paradigme et de civilisation.
Résister à la marchandisation de la reproduction mais aussi de la 5G et de l’idéologie du progrès, c’est s’exposer au terrorisme intellectuel. Est-ce également vrai en Italie?
Certaines questions sont considérées comme intouchables. Les aborder de façon critique surtout dans leur complexité et leur intégralité implique de se retrouver en position minoritaire, solitaire, isolé, prematura (prématurée). Mais comment parler de positions « prématurées » aujourd’hui, alors que pendant des années il était déjà possible d’entrevoir l’intention et la direction du développement des technosciences, de la biologie synthétique, du génie génétique, de la reproduction artificielle ? Ces développements pouvaient être perçus, alors lorsqu’ils étaient déjà matérialisés dans des laboratoires ou lorsqu’ils étaient déjà utilisés pour modifier et adapter les animaux aux processus de production. Depuis plus de vingt ans, nous mettons en lumière les processus d’ingénierie et d’artificialisation du vivant, comment le système techno-scientifique s’est développé pour arraisonner les corps. Ceux-ci deviennent une matière première. Actuellement, certaines frange de la gauche semblent réaliser certaines ces processus. Mais elles sont toujours en retrait. Elles critiquent aujourd’hui les OGM, alors qu’ils se sont longtemps répandus, mais elles taisent sur la nouvelle technique de génie génétique CRISP/Cas 9 – utilisée pour donner naissance à deux filles génétiquement modifiées ». Elles crient contre la marchandisation des corps alors que nous sommes déjà bien au-delà du simple profit. Elles dénoncent les violation de la vie privée alors que nous sommes déjà aussi bien au-delà. En même temps elles restent silencieuses sur le projet ID2020 ou sur la numérisation de tous les domaines de notre existence. Demain, elles peuvent hurler face à l’editing de gènes et aux micropuces sous la peau, mais il sera trop tard.
Pourtant, il va sans dire que lorsque le contrôle sur les corps sera perdu, leurs développements et leur reproduction, toutes sortes de barrières éthiques seront brisées. Pour le système, il sera alors possible de concevoir l’ensemble du vivant. Aucun marchandage n’est possible sur tout cela. Quant au réseau 5G et à la société cyber et transhumaniste qui se dessine grâce à travers lui, certaines franges de la Gauche, minoritaires, se sont lancées dans une campagne d’opposition dans une optique qui ne se focalise pas uniquement sur les conséquences sanitaires dangereuses et graves, mais qui cherche à mettre en évidence les transformations sociales qu’induit la 5G. Face à cela la grande majorité de la gauche se tait et dans le pire des cas s’y associe, discréditant, l’opposition à la 5G en l’amalgamant à des discours ambigus et conspirateurs. Elle faist en fait le jeu de ce système permettant aux grandsmédias de passer des mensonges comme celui sur les centaines de sabotage des antennes 5G en Angleterre comme une peur irrationnelle de Covid-19. On observe aussi le paradoxe de contestataires féministes de ne pas vouloir se rendre compte que la 5G et le développement de la smart city représentent aussi une attaque contre nos corps. Rappelons que le projet de « ville intelligente »de Barcelone est également soutenu par des écologistes et des féministes. Ici aussi certains intellectuels pseudo-contestataires font fonction d’alliés pour diffuser des critiques superficielles et récupérables pour mieux faire admettre certains ces développements. Ils les habillent d’un vert, durable et inclusif, mais fondamentalement le même. Une nocivité et une idée du monde restés telles qu’elles soient gérées par des multinationales ou par des appareils publics. Notre critique doit être inconciliable avec les instances et les valeurs de ce système.
On pense évidemment à Pasolini quand on se souvient des figures des précurseurs italiens pour réfléchir à ce phénomène. Avez-vous d’autres références?
Nous reconnaissons à Pasolini d’avoir eu l’intuition du début de ce processus d’acceptation, de neutralisation des différences, d’une mutation anthropologique. Un développement lié à la diffusion de la société de consommation de masse. Il l’a analysé comme ce qui a conduit à ce désir d’illimité qui s’est ensuite transformé en consommation où tout devient marchandise et où tout devient disponible. Ses paroles sont aujourd’hui parfaitement adaptés : « Je prophétise l’époque dans laquelle le nouveau pouvoir utilisera vos mots libertaires pour créer un nouveau pouvoir autorisé, pour créer une nouvelle inquisition, pour créer un nouveau conformisme. Et ses clercs seront des clercs de gauche ». Pasolini décrit un nouveau pouvoir qui ne veut pas que nous soyons des sujets, mais des consommateurs. Ils participent à leur propre soumission. Aujourd’hui nous pourrions aussi ajouter des patients et des individus biomédicalisés. Un nouveau pouvoir qui se revendique aujourd’hui cool, un pouvoir qui n’a pas besoin de coercition, qui se construit autour d’un individu pouvant agir de manière autonome de sorte qu’il intériorise et reproduit en lui des aspects de domination. Il désire et la revendique cette dernière comme sa liberté. Les réflexions de Pasolini nous renvoient au neutrum oeconomicum (économiquement neutre)dont Ivan Illich avait prédit sa venue il y a trente ans. C’est un aspect central pour comprendre la transformation anthropologique actuelle de l’être humain. Il se pense comme un individu neutre, indifférencié, fragmenté, déraciné, fluide, vide, sans identité, sans valeurs, sans mémoire, sans racines, sans liens, sans relations hormis ces pseudo-relations éphémères, rapides, compulsives, jetables comme modèle de société de consommation et atomisé. Avec un effacement de la différence entre l’homme et la femme liée à l’idéologie du même. Ils sont seulement les atomes de consommation. Ils nous renvoient également à Albert Camus. Dans son livre L’Homme en révolte, il demande « pourquoi se révolter s’il n’y a rien en soi à préserver ». Aujourd’hui, nous assistons à une pulvérisation de la capacité même de ne pas être d’accord, de se sentir contre et d’entendre autre chose. Les fondements de la même possibilité de résistance sont sapés à partir du moment où il est plus facile de dominer ceux qui ne croient en rien, ceux qui n’ont pas de rêves, ceux qui n’ont pas de passions, ceux qui n’ont pas d’angoisse, ceux qui n’ont pas de valeurs à revendiquer et à s’opposer. Si nous naissons dans un laboratoire dans un monde de machines, si la nature devient artificielle et machinale, la capacité de comprendre la possibilité d’un autre monde sera stérilisée et les possibilités mêmes de résistance seront minées à la base. Dans nos références importantes, nous ne pouvons manquer de mentionner Jacques Ellul et Bernard Charbonneau.
Aujourd’hui, une question d’actualité est la tendance au totalitarisme des soins de santé avec Covid19. Qu’en pensez vous?
Nous écrivons ces lignes depuis Bergame, dans une situation où la vie sociale est sous verrous qui est maintenant appelée dans la novlangue « assembramento » (rassemblement). Lorsque vous publierez ces lignes, la situation se sera considérablement encore aggravée alors que l’Italie est sur le point de se fermer totalement et d’accroitre infiniment ses restrictions. Elles ne concernent pas tout le monde : les petites entreprises auront le coup de grâce tandis que les grands industriels et les entreprises comme Amazon explose leurs bénéfices. Ce qui est curieux, c’est qu’une grande partie de l’attention, lorsqu’elle n’est pas saisie par la peur d’être infectée, est dirigée vers les zones économiques qui meurent sans même une petit consolation financière terminale. Si le système de santé en Italie ces derniers mois est resté dans son état déplorable, on ne peut pas en dire autant du secteur psychiatrique. Lui s’écroule carrément. Ils ont réussi, avec des politiques liberticides et leur terreur sanitaire, à créer et généraliser une énorme peur, à fragmenter et désolidariser toute possibilité de conscience collective qui ne serait pas individuelle ou catégorielle. Sous ces masques, il n’y a pas de solidarité mais seulement l’acception de la séparation, ce que la novlangue appelle la distanciation. On ne pense qu’aux risques sanitaires, en fait très lointains, et aux emplois, oubliant complètement sa vie, sa liberté, ses relations avec les autres, sa sociabilité et la culture comme un moment de partage et de croissance. Dans quelques mois, tout cela conduira non pas ver sune alternative mais à destruction totale. Nous seront précipité dans un monde de plus en plus numérisé et automatisé, où il ne restera que la survie. Dans les écoles, les nouveaux bureaux sont faits uniquement pour recevoir des ordinateurs, plus de livres et de crayons. Ici en Lombardie, pour les personnes âgées, celles qui persistent à survivre après le premier massacre dans les maisons de retraite, il reste quasiment impossible de guérir et surtout de prévenir des pathologies qui, à elle seule, causent plus de cent mille décès par jour : les tumeurs d’origine environnemental. Nous sommes au-delà de ce que nous qualifions généralement de totalitarisme, nous atteignons la pleine réalisation du projet de numérisation des existences, la pleine réalisation de la soi-disant « planète intelligente » d’IBM. Nous n’avons aucune expérience de quoi que ce soit de tel. Tout cela nécessite la création de nouveaux outils analytiques pour comprendre où cela nous entraine. Nous avons toujours soutenu que les technologies ne fonctionnent pas et ne font pas de sauts brusques, mais il existe des exceptions qui permettent une accélération sans précédent. Dans ce climat d’urgence, l’économie internationale de la finance, des banques, des multinationales entre dans un nouvel ordre. Un nouveau monde fait de dictature numérique et de terreur sanitaire est repensé. Il est décrit comme le seul monde vers lequel désormais nous devrons nous adapter. Les corps sont tous médicalisés de la naissance à la mort et seront génétiquement modifiés avec l’arrivée des nouveaux vaccins Covid. Nos libertés seront de plus en plus réduites à des ombres fantomatiques.